Parcours, par Raymond Peyramaure

Du plus loin que je me souvienne, j'ai dessiné.

À 14 ans, je voulais faire les Beaux-Arts, mais on m'a obligé à suivre des études techniques. J'ai eu la chance que cela se passe bien... Enfin...

Dans un coin de ma tête,

quelque chose me disait que 2 + 2 font à peu près 5... Je suis devenu cadre dans l'industrie et je n'ai cessé de changer de métier en pensant toujours que cela irait mieux ailleurs. Je cherchais à me réaliser dans un " vrai " métier jusqu'au moment où... j'ai tout laissé tomber et j'ai monté un cirque. C'est comme ça, par refus, que je suis devenu créateur d'un nouveau genre : j'ai fait partie des cinq, six personnes qui ont inventé le nouveau cirque en France...

Cherche clown pour remplacement...

Comme je m'ennuyais au travail, j'ai voulu faire du théâtre, mais cela ne me suffisait pas. Et puis un jour, on m'a demandé de remplacer un clown. Je me suis retrouvé costumé, maquillé, à faire des animations de Noël. Je ne savais pas ce qu'était le clown, mais je savais que ce n'était pas ça, et en même temps je savais que j'avais découvert quelque chose. J'ai commencé à m'intéresser au cirque. J'ai passé quinze ans à chercher, à essayer de mettre en harmonie cette sensation que j'avais eue en remplaçant un clown et ce que je cherchais dans le clown. Je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose qui m'avait toujours manqué dans le théâtre : en cirque, tu ne dis pas, tu fais. Ensuite, ou bien tu peux le faire ou bien tu ne peux pas le faire ! C'est vrai pour le trapéziste comme pour le clown. Le rire est aussi fragile qu'une figure de voltige.

D'abord en amateur : l'aventure du Trapanelle Circus

J'ai d'abord été artiste amateur : avec d'autres, nous avions fondé le Trapanelle Circus et nous nous sommes équipés d'un chapiteau. Je remercie, en passant, ces premiers compagnons d'exploration artistique. Pendant ces sept années, j'ai tout essayé et pratiqué : acrobatie, trapèze, clown, jonglage... J'ai appris la piste, le rapport au public. Mais j'avais conservé mon métier de technicien... Le cirque était un défoulement, une compensation, mais cela ne me suffisait toujours pas... Cela m'attirait pour d'autres raisons. Je suis allé voir de petits cirques, et je me suis intéressé à ce milieu au-delà du spectacle, c'est-à-dire au monde de l'itinérance, avec sa façon de penser... À la fin de l'aventure du Trapanelle Circus, j'ai racheté le chapiteau et je suis allé vivre dans une caravane.

Une autre manière de faire et de vivre

Je n'imaginais rien d'autre que vivre autrement et faire autrement. On n'est pas nomade par culture. Je me suis senti nomade et j'ai cassé tous les liens avec la sédentarité. Je n'aime pas le mot itinérance : l'itinérant a une base de repli, il part mais sait qu'il peut toujours se replier quelque part. Tandis que le nomade ne va jamais quelque part, il avance au hasard des rencontres. Le cirque est éphémère. C'est sa qualité. Les choses se passent en dedans. Après il ne reste rien. Comme la vie nomade. Nomade, ce n'est pas voyager, mais c'est ne pas s'installer.

Mon premier solo de clown...

À l'époque, dans les années 70, il n'y avait pas de subventions... Je faisais donc des petits boulots, mais artistiques : des maquillages, des performances de body painting dans des boîtes de nuit... Tous les ans, je montais un spectacle d'arbre de Noël que je vendais très bien et qui me permettait de tenir assez longtemps. Et puis, j'ai monté un solo de clown. Mon nom de clown était Nestor. Je croyais avoir compris ! J'ai tourné ce solo pendant trois ans. Il s'adressait d'abord à un public indulgent que je réussissais à faire rire, mais lorsque je me suis confronté à un autre public, dans des festivals, je me suis rendu compte que quelque chose ne fonctionnait pas. Le rire doit être sauvage, le mien était encore " éduqué "... Le vrai rire, c'est le drame. Le clown doit devenir miroir de l'autre, miroir déformant. Ce qui implique que celui qui fait le clown entre dans ses propres fragilités et souffrances. Je me suis arrêté pour comprendre. Je suis resté seul, avec mon chapiteau, sur un parking. Avec une caravane, un camion... les restes du Trapanelle.

Période de recherche...

Je suis reparti de zéro. Je suis resté un an seul, sur un terrain prêté par le maire de Châteauroux... J'ai lu, j'ai répété sous mon chapiteau... J'ai entamé une recherche et me suis donné les moyens de cette recherche : je ne passais pas une journée sans aller sous le chapiteau. Je suis allé voir des spectacles, j'ai rencontré des artistes, discuté avec eux... Petit à petit, des gens sont venus me rejoindre... Nous jouions des choses commerciales... On vivait sur le chapiteau comme on vit sur un troupeau ! Je louais le chapiteau pour le payer...

Premières mises en scène...

Enfin, j'ai monté une compagnie, Les Oiseaux fous, et j'ai commencé à mettre en scène des spectacles. En 1991, j'ai monté Manteau de vision, qui a beaucoup plu. Pour la première fois, un spectacle qui ne correspondait pas à un événementiel, que je ne cherchais pas à vendre. J'ai commencé à mettre en pratique ce sur quoi j'avais réfléchi pendant quatre, cinq ans. J'ai écrit ce spectacle et mis en scène des gens. Je recherchais un vocabulaire corporel, comme dans la danse, qui permette une écriture abstraite. J'ai monté un spectacle de rue, Macadactyles ovipares, qui a été artistiquement très intéressant, amis commercialement, un fiasco ! Je me suis demandé si je déposais le bilan... Et j'ai décidé de monter un autre spectacle avant, quitte à m'endetter jusqu'au cou ! J'ai donc créé Cagliostro, et ça a été un vrai succès. Nous sommes allés jouer à Paris, nous avons eu beaucoup d'articles de presse. Nous avons eu une reconnaissance nationale, et tout s'est ouvert... jusqu'en 2003. La compagnie des Oiseaux fous que je dirigeais tournait avec 23 personnes. Nous avons monté plusieurs spectacles, nous avons vécu ensemble, voyagé, partagé... En 2003, à la fin des Oiseaux fous, je trouvais que le métier prenait une drôle de tournure, perdait sa part d'aventure. Peut-être était-ce tout simplement moi qui m'étais perdu dans ce tourbillon, qui avais perdu mes rêves artistiques, mes rêves nomades dans tous les problèmes engendrés par la gestion d'une compagnie. Et il faut dire que j'ai toujours manqué de tact, de politesse, de diplomatie. Ce qui n'aide pas dans ce métier !

Ça continue...

À partir de 45 ans, je ne voulais plus aller sur la piste, il y avait des choses que je ne pouvais plus faire... J'avais commencé à donner des stages à partir de mon travail de réflexion sur la formation de l'acteur, j'ai très rapidement fait des mises en scène pour d'autres compagnies... J'avais de plus en plus de demandes de ce côté-là. Je n'avais plus le temps d'aller sur la piste. J'ai pu mettre par écrit toutes les théories que j'avais développées sur l'acteur, j'ai pu structurer une formation d'acteur. C'était une période de récolte, après les années de recherches et de pratique. En 2000, j'ai décidé de créer un centre des arts gesticulatoires, à Salbris, pour accueillir des compagnies, monter un festival. Je voulais m'investir dans la vie culturelle d'une ville. C'était une erreur. La vie de sédentaire ne me convenait pas. Alors j'ai tout vendu, effacé toute trace de ces années-là, et j'ai repris la route... Curieusement, alors que j'avais pratiquement disparu de la profession, les demandes se sont multipliées... À nouveau, j'ai travaillé sur des mises en scène et donné des stages. J'ai souvent compris les motivations profondes de mes projets des années plus tard. L'artistique est une longue incubation. Je suis aujourd'hui dans une situation où je mets en acte tout ce que je sais et je ne veux pas me cantonner à une seule pratique artistique. Maintenant, après des années, je me sens libre de m'exprimer à travers tout ce qui me passionne, la peinture, la sculpture, l'écriture, la mise en scène, mais aussi tout ce qui touche aux technologies du spectacle ou du nomadisme. Je ne peux pas vivre sous la seule étiquette d'" artiste ", je me sens saltimbanque de la route et de la piste, sans n'avoir plus rien à prouver, juste pour le plaisir de vivre des instants.

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